Témoignage de Julia dans les moindres détails.

Julia a parcouru quelques centaines de kilomètres pour me rencontrer, cette Lilloise, m’a une fois de plus profondément touchée par son récit , son histoire ,ses confidences, je lui souhaite beaucoup de bonheur en vivant telle qu’elle en rêve en secret.

-Peux-tu te présenter ? âge, sexe, situation familiale, profession, ville.

Bonjour, quel nom utiliser ? C’est déjà compliqué dès la première ligne. Le prénom féminin que j’ai choisi me parait plus approprié dans ce contexte. Re-bonjour, je suis Julia, j’ai 32 ans (déjà !), j’habite actuellement sur la métropole Lilloise ou je travaille également. Mon sexe ou genre ? Est-ce que c’est important ? J’ai envie de répondre que non, qu’il ne faut pas classer les gens dans des cases car ça m’arrange bien de penser comme ça. En réalité, au fond, je sais très bien que ça l’est.  C’est même au centre de ma vie depuis presque toujours. Ma vie… Je suis toujours en train d’essayer de la construire même si ça n’est pas toujours simple. Pour résumer, elle se résume aujourd’hui à sortir un jour en fille de temps en temps et passer le reste du temps en « pilotage automatique » et attendre la prochaine opportunité. Certains collègues de travail me disent que je suis « comme un robot » et même si ça fait parfois mal à entendre, je pense que c’est l’image que je renvoie aux autres la plupart des jours, d’une personne solitaire qui ne parle pas beaucoup avec peu de centres d’intérêts. Cette vie n’est pas la mienne, la mienne se contente des jours ou je peux être une fille, et c’est pour l’instant bien trop peu.

– Depuis combien de temps as-tu envie de te sentir plus femme ?

Toujours, ou presque ? Je pense que ça a toujours été là même s’il a fallu longtemps pour que j’arrive à le comprendre complètement. Je me souviens de cette fête de fin d’année à l’école au CP ou les filles pouvaient mettre des jolies robes alors que les garçons devaient mettre des petits costumes. J’ai refusé par la suite pendant toutes mes années d’école de participer à d’autres fêtes ou carnavals. Il y avait également tout ces dessins-animés plus orientés vers les filles qu’il valait mieux ne pas admettre regarder à l’école « tu ne regardes pas ça quand même !!! ». Et pourtant, enfant, j’ai rêvé et imaginé être plusieurs personnages de Magical Doremi ou encore Sakura avec sa copine qui lui faisait toujours des jolis costumes. Parler de tout ça me rappelle également les fêtes de Noel ou autres événements en famille. Une fois, quelqu’un avait eu l’idée d’acheter des petits coffrets-jeux surprise pour enfants. Evidemment, il y avait une version fille et une version garçon. Ma déception d’avoir obtenu des dinosaures et pas des Polly Pockets comme ma cousine a dû être visible car ma mère a fini par m’en acheter également un peu plus tard, ce qui me vaudra une remarque « mais pourquoi tu as ça » d’une autre cousine qui les découvrira dans ma chambre plus tard. « C’est anormal, c’est mal ». Des messages que la société, la famille, l’école nous apprennent très vite. On comprend alors rapidement qu’il vaut mieux en dire le moins possible aux autres et cacher ce qu’on ressent. On ne dit rien, mais on pense quand même. Quand on offre à ma cousine une trousse de maquillage, je regarde sans rien dire.

Evidemment, les années passent, l’adolescence arrive et avec elle son lot de changements et l’un d’entre eux m’affecte en particulier : les poils. Je me souviens de l’un de mes amis d’école qui était tout fier d’avoir des poils de moustache. Pour moi, ce fut plutôt un traumatisme. J’ai bien tenté quelques fois d’utiliser l’épilateur de ma mère pour enlever ces horreurs mais sans grand succès et en faisant pire que mieux. Enfant, je n’avais déjà pas beaucoup d’amis mais c’est devenu encore plus compliqué à l’adolescence. Là ou d’autres commençaient à sortir, à vivre un peu plus indépendamment, je me suis complétement refermé sur moi-même.  A la maison, mes relations exécrables avec mon père n’ont pas aidé à améliorer les choses. Il n’a jamais fallu grand-chose pour que je me mette à pleurer. Il me dira toujours que c’est parce que je suis faible. J’ai toujours été faible de son point de vue.  Son obsession est de me rendre « fort ». Il m’inscrit de force à certains clubs de sport. J’ai toujours eu de l’arachnophobie. Il me force à regarder des documentaires sur les araignées pour « surmonter la peur ». Depuis l’enfance, je dors avec des peluches. Au fil des années, le lit s’est bien rempli et elles ont toutes un nom et une histoire. Un matin l’été de mes 14 ans, il décide que je suis « trop vieux » pour ça et décide de tout jeter. Je n’ai pu en sauver que quelques-unes en les cachant ici et là (je les ai encore aujourd’hui). Heureusement, la grande majorité du temps, mon père n’est pas physiquement violent.  Emotionnellement, il me détruit jour après jour. Plutôt que d’avoir mal, j’arrête de vivre. Je vais au collège / lycée et passe tout le reste de mon temps libre devant la télé ou sur internet pour m’échapper un peu. Ma vie restera bloquée dans ce cycle un bon moment. 

– Quand as-tu décidé de passer à l’acte, soit de te travestir pour la première fois ? Pour quelle occasion ? Qu’as-tu ressenti ?

Mes parents se sont séparés quand j’avais 21 ans. A l’époque, sans vrai projet, j’avais commencé des études à la fac prêt du domicile familial. Le départ de mon père a « brisé le sort ». La vie n’est pas devenue parfaite du jour au lendemain mais j’ai arrêté d’avoir la sensation d’être sous son emprise totale. (Aujourd’hui, j’ai presque totalement coupé les ponts avec lui). Je me suis fait quelques amis proches à la fac et au fil du temps, je me suis senti capable de leur parler un peu plus. Après le départ de mon père, je me suis fait épiler pour la première fois et ce fut un peu la douche froide. Dès les jours suivants, j’ai commencé à avoir des poils incarnés dans tous les coins. J’ai tenté la crème dépilatoire, le rasoir, j’ai toujours eu des tonnes de poils incarnés au point d’avoir une horrible peau pleine de cicatrices, n’aidant pas mon moral. La fac ne pouvait pas durer éternellement et il fallait bien entrer sur le monde du travail. Seulement, mon mal-être me faisait penser que ça allait être difficile et je n’avais jamais vraiment pensé à ce que je voulais faire plus tard (j’avais bien d’autres problèmes à résoudre avant de penser à ça).  Par chance, l’un de mes profs de fac m’a proposé de continuer avec lui et de faire une thèse sous sa direction. Le sujet ne m’intéressait pas particulièrement mais accepter me permettra de gagner un premier salaire, rester chez ma mère (pas de loyer) et d’utiliser cet argent pour faire des séances d’épilation laser et d’éliminer peut-être enfin ces poils, espérant ainsi me sentir un peu mieux. 4 ans et demi de thèse, une séance de laser par mois sur tout le corps, du visage aux pieds soit quand même plus de 50 séances de laser ! ENFIN, ça a fonctionné. J’ai aujourd’hui très peu de poils restants et les cicatrices sont presque toutes parties, même si je continue de faire une séance de laser de temps à autre afin de maintenir sur les zones ou ça continue de repousser partiellement (visage). 26 ans, presque plus de poils, c’est moins pire mais c’est encore loin de me satisfaire. Mais que faire de plus ? … Le maquillage peut être ? est-ce que je pourrais ressembler à une fille ? Ça m’étonnerai, ce n’est pas magique non plus… En cherchant sur internet, j’ai trouvé une maquilleuse à Londres, Cindy ; qui proposait ses services justement pour des transformations (à l’époque, je n’avais rien trouvé en France) et je lui ai envoyé un email. Pour résumer, cela devait ressembler à « je sais que le résultat va être catastrophique mais est ce qu’on peut essayer quand même ? » J’y suis allé un jour à l’été 2016 et Cindy m’a rendue plus jolie que je n’aurai jamais pu croire possible. Elle propose également de lui emprunter des vêtements pour sortir une journée, ce que j’ai fait dans la foulée.S’en est suivie une fantastique après-midi dans les rues du centre de Londres. Pour la première fois de ma vie, je me sens à l’aise, je n’ai pas honte de mon apparence, je n’ai pas peur du regard des autres, j’ose me regarder dans les miroirs et je prends des tonnes de photos.  Dans la rue, une personne me donne un tract publicitaire pour un bar à ongle, un vendeur m’appelle « miss », tellement de scènes de ce jour qui sont marquées à jamais dans ma mémoire.  Le soir, chez Cindy, on enlève le maquillage et elle me dit « voilà, de retour à la normale ». Je n’ai rien dit sur le coup mais ça a fait tellement mal. « La normale », c’est-à-dire que cette journée n’était pas normale ? Que je n’étais que « travesti » une journée ? « Travesti » est un mot que j’ai énormément de mal à utiliser car il implique qu’on tente d’être quelque chose qu’on n’est pas. Je n’ai pas le sentiment d’être travesti en fille, c’est plutôt l’inverse. J’arrête dans ces moments là de me sentir mal à l’aise, je me sens bien. C’est au contraire dans ma vie de tous les jours que j’ai l’impression d’être un imposteur, et que j’ai honte d’être vu par les autres.

– Pourquoi cette envie, qu’est-ce que cela te procure ?

C’est tellement difficile de répondre à cette question. Tout simplement, j’ai envie de dire que cela me permet de vivre. Le reste du temps, je traverse simplement la vie sans la vivre.  En temps normal, j’évite depuis toujours de me regarder dans un miroir. Cela fait tellement longtemps que c’est devenu un réflexe, je détourne le regard à la simple vue des miroirs.  C’est la même chose pour les photos. Que ce soit photos de classes ou photos de famille, j’ai toujours tenté de trouver la position, la place ou j’allais être le moins visible possible.  Je me suis déjà énervé plus d’une fois lorsque quelqu’un m’a pris en photo à mon insu, sans qu’ils comprennent bien sur pourquoi. J’ai une unique photo de moi en garçon que je réutilise toujours partout si besoin. A la suite de ma rencontre avec Cindy, je suis retourné la voir elle puis d’autres personnes (Ce genre de service de « makeover » est relativement courant en Angleterre) tous les 2-3 mois et j’ai accumulé en ces quelques jours ici et là des dizaines de photos de moi en fille. Je n’ai pas honte de ces photos, je les utiliserais un peu partout si ça ne tenait qu’à moi.

– Est-ce une envie ponctuelle, permanente ? 

C’est la première chose à laquelle je pense le matin depuis bien longtemps. Je pense qu’il ne se passe jamais plus de 5 minutes dans une journée sans que quelque chose me ramène à penser à y penser à nouveau. Lors d’une de mes visites à Londres, je me suis justement posé la question « Et maintenant, quoi ? » « Qu’est-ce que je fais de ma vie après ça ? »Je me suis rendu compte que je n’avais jamais vraiment réfléchi à la suite, que cela soit sur le plan personnel ou professionnel. Sur le plan personnel, une sortie en fille de temps en temps, c’est mieux que rien mais c’est tellement peu… Sur le plan professionnel, je me suis embarqué dans des études supérieures sur un sujet qui ne me passionne pas du tout sans réfléchir et il est beaucoup trop tard pour faire marche arrière.  Une chose à la fois, je tente pour commencer de finir ces études le plus vite possible, de trouver un emploi, de commencer à vivre seul et ensuite penser à la suite. 

Malheureusement, quelques semaines après la fin de ma vie universitaire, je fus victime d’un stupide accident qui va mettre à nouveau ma vie en pause.Accident, lésion des oreilles internes, acouphènes, hyperacousie. Je suis à moitié sourd, tout les sons font mal (même le tic toc d’une horloge) et je suis coincé dans une chambre d’hôpital silencieuse pendant des mois. Les médecins ne peuvent pas dire si ça s’améliorera un jour. Peut être que oui, peut être que non. Peut être que ma vie est terminée, que je ne pourrai plus jamais sortir à l’extérieur. Le plus difficile est de me dire que je n’ai même pas vécu… à part ces quelques jours ici et là en Angleterre, je n’ai pas vécu ma vie et c’est trop tard maintenant.  Après 2 mois de rééducation auditive, j’entends à peu près correctement à gauche et je suis capable de supporter les environnements silencieux. Après 6 mois, je suis capable de sortir un moment en ville. Au bout d’un an, mon oreille gauche s’est remise plus ou moins. Mon oreille droite ne s’en remettra en revanche jamais mais ça n’est pas si grave. Le plus important dans tout est que j’arrive à sortir à nouveau, j’ai une nouvelle chance. Je ne verrai plus jamais le monde de la même façon. J’ai réalisé que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, sans prévenir, que je n’ai pas un temps infini, et qu’il faut profiter de la vie tant que c’est possible.  Il me faudra encore 6 mois pour trouver un emploi et emménager dans un appartement sur Lille. L’étape suivante est alors de me constituer une garde-robe de fille et d’apprendre à me maquiller par moi-même. Je me tourne à l’origine naturellement vers les personnes que je connais en Angleterre mais c’est loin et cher, et j’y vais trop peu souvent pour vraiment pouvoir faire ça de façon efficace.

A tout hasard, je recherche à nouveau de l’aide côté français et je tombe sur le site de Jennifer avec qui je prends rendez-vous pur mars 2020.Pas de chance, cela tombe en plein au moment où la pandémie de coronavirus commence. Ma vie est encore bloquée mais au moins cette fois, le monde entier est bloqué avec moi. Heureusement, cela ne dure pas et je peux enfin rencontrer Jennifer au mois de juillet il y a quelques jours. Quelle est la suite ? Apprendre à faire un maquillage correct seul, sortir plus souvent, peut être apprendre à enfin m’aimer et être capable de laisser les autres m’aimer également.  Tout simplement vivre.  

– As-tu des craintes vis-à-vis de la société, ta famille etc.… des appréhensions, une gêne quelconque ?

Je pense que quoi qu’il arrive, les craintes que je peux avoir par rapport à la société resteront bien moins gênantes que le mal-être que je ressens le reste du temps.  Le plus difficile sera d’intégrer les relations existantes avec la famille et les amis là-dedans. Lorsque j’étais au plus bas après mon accident, j’en ai parlé à quasi tout le monde (famille et amis).Je pense qu’ils n’ont pas tous compris l’importance que ça a pour moi ou qu’ils refusent de l’admettre. Ma mère continue de me pousser régulièrement à me couper les ongles ou aller chez le coiffeur pour avoir les cheveux plus courts, me disant que je suis « beau » comme ça. Le travail est un autre endroit où cela peut être compliqué. J’entends malheureusement bien trop souvent des collègues faire des blagues de mauvais gout homophobes ou plus généralement anti lgbt. Dans ces conditions, il est toujours difficile d’imaginer comment les gens réagiraient sans franchir le pas. J’ai également encore du mal à gérer le côté « éphémère » du maquillage. Même si à terme j’arrive à faire tout bien par moi-même, j’ai du mal à accepter qu’il faille quand même bien tout retirer à un moment et je pense que j’aurai toujours du mal à m’accepter « au naturel ». De plus, mes épisodes de repousse de poils post laser sur le visage continuent de revenir régulièrement. A chaque fois que ça arrive, le dégout de moi-même revient également de plus belle et il y a quelques semaines très difficiles à vivre jusqu’à la prochaine séance de laser.

– Pourquoi avoir fait appel à moi, et qu’est-ce que je t’ai apporté dans cette étape de ta vie, si je t’ai apporté qqch 🙂 ?

La France semble être un pays relativement fermé sur ces questions. J’ai l’impression qu’il s’agit plus d’un état d’esprit des pays latins, en oppositions par rapport aux pays germaniques ou les gens semblent plus prêt à accepter.  Je pense qu’il faut être quand même une personne assez ouverte d’esprit pour proposer ses services dans un pays comme le nôtre.

Il est toujours pour moi un peu difficile de m’ouvrir aux gens que je connais pas du tout. J’ai énormément de mal à communiquer au téléphone ou par email avec une personne que je ne connais pas encore. Je me force, je lis et je relis avant de répondre. Je suis vraiment reconnaissant que tu as pris le temps de répondre à mes premiers emails et d’avoir accepté de me rencontrer pour ce premier rendez-vous.

On ne s’est pour l’instant vues que quelques heures mais c’était déjà beaucoup. Tu as été très gentille avec moi, tu m’as écoutée et tu m’as fait un maquillage et en particulier des yeux magnifiques. 

J’espère te revoir bientôt pour une première leçon maquillage plus poussée et pourquoi pas sur le long terme plus de séances photos / conseils style également (tu m’as déjà donné de nouvelles idées de looks que je pourrai avoir dans le futur alors que je n’imaginais même pas cela possible).

A très bientôt !

1 commentaire sur « Témoignage de Julia dans les moindres détails. »

  • Bonjour Julia,

    Ton témoignage est très touchant et je m’y retrouve presque toute entière… Je t’ai précédée en Angleterre où je suis « née » également sous les pinceaux de Pandora de Pledge à l’époque. Ce fût une révélation. Je te souhaite tout le bonheur de que tu mérites.

    Jennifer,

    Merci d’accompagner avec autant de délicatesse des jeunes femmes comme Julia dans l’apprivoisement de leur féminité.

    Affectueusement.
    Barbara

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