Se sentir être femme sans transition : est-ce possible ?

Se sentir femme sans transition, est-ce contradictoire ? Est-ce légitime ? Est-ce “assez” ?

On peut rencontrer des personnes qui vivent une féminité profonde, sincère, parfois ancienne, sans pour autant envisager une transition complète, ou sans pouvoir aller jusque-là.

Et j’ai envie de le dire clairement : ce vécu existe, il compte, et il mérite d’être entendu, d’être vécu.

Car la réalité est souvent bien plus nuancée que les cases qu’on voudrait voir imposer.

Entre exploration, révélation intime, pression sociale et besoin d’expression, il existe des parcours très différents, mais tous profondément humains.

La belle Héléne

On peut se sentir “femme” sans transition, et ce ressenti est réel

Tout d’abord existe t il vraiment  qu’un seul chemin valable ?

Comme s’il fallait forcément passer par une transition sociale, administrative ou médicale pour que le ressenti féminin soit crédible ou comme s’il fallait prouver quelque chose. Comme s’il fallait aller “jusqu’au bout” pour avoir le droit de se reconnaître dans sa féminité.

La réalité semble un peu plus complexe. Ce n’est pas tout ..ou rien. Il existe comme des nuances

On peut se sentir femme profondément, durablement, intimement, sans faire de transition. Parce que ce ressenti ne naît pas d’un protocole. Il ne dépend pas seulement d’un changement visible. Il peut être là depuis longtemps, parfois depuis toujours, ou surgir avec une évidence bouleversante à un moment donné de la vie.

Se sentir femme peut passer par le corps, par le vêtement, par la sensualité, par l’émotion, par le rapport à la douceur, à l’esthétique, au geste, au regard.

Cela peut aussi être beaucoup plus difficile à expliquer que cela ne l’est à vivre. On le ressent, on le sait, mais on ne trouve pas toujours les mots.

Et puis il y a la réalité extérieure : la famille, le couple, le travail, l’âge, les habitudes. Ou encore, la peur du jugement, le regard social, la honte parfois, la violence symbolique aussi.

Oui, la pression sociétale peut devenir intenable. Elle peut même être, à certains moments, plus forte que sa propre pression intérieure.

Et tout cela vient “brouiller” les pistes. La peur fait aussi son oeuvre. Et c’est OK.

Cela ne veut pas dire que ce que vous ressentez est faux. Cela ne veut pas dire que l’on manque de courage.Tout cela veut simplement dire que vivre sa vérité intérieure dans un monde qui la rejette ou la caricature peut être extrêmement difficile.

"Moment de Réflexion en Noir et Dentelle"
Rose chez Transbeauté

Parfois, ce n’est pas une question de transition , mais une exploration devenue essentielle

Il existe aussi des parcours plus mouvants, plus subtils, comme moins faciles à classer.

Parfois, vous ouvrez une porte en pensant qu’il ne s’agit que d’une parenthèse. Un essai. Une curiosité. Une expérience ponctuelle. Et puis cette parenthèse devient impossible à refermer.Vous savez le fameux : » tiens si j’essayais pour voir ? ..et ça ne vous quitte plus !

Pourquoi ? Parce qu’en explorant, vous allez souvent de révélation en révélation.

Vous découvrez un apaisement. Une excitation. Une cohérence intime. Une émotion très forte. Une sensation d’évidence. Quelque chose qui fait du bien, quelque chose qui sonne juste, quelque chose qui vous reconnecte à une part profonde de vous-même. Et même sans parler immédiatement de transition, cette exploration peut devenir essentielle, voir nécéssaire

Parfois, elle se suffit à elle-même. Ce n’est pas forcément le début d’un parcours linéaire. Elle n’a pas forcément besoin d’aboutir à une définition figée. Elle peut déjà représenter une manière de s’accomplir, de respirer, de se retrouver, de se sentir vivante.

C’est aussi pour cela que je préfère rester prudente avec les catégories trop raides. Sans remettre une pièce dans la machine, j’ai envie de rappeler qu’être travesti et être transgenre ne recouvrent pas exactement la même réalité, bien sûr. Au passage je vous invite à relire mon article sur ce sujet !   

Mais dans certains parcours, cela peut aussi représenter deux convergences vers une même expression de la féminité.

Ce qui compte ici, ce n’est pas de forcer les gens à choisir un mot trop vite. C’est de reconnaître qu’il existe, chez certaines personnes, un besoin réel, fort, profond, d’exprimer une féminité qui demande à vivre.

Et cette féminité mérite le respect, qu’elle soit ponctuelle, intime, exploratoire, régulière, centrale ou encore en train de se chercher.

Et tout cela est magnifique

                                                          Sabine  en séance chez Transbeauté

Alors ? oui ou non ?

Alors oui, se sentir femme sans transition, peut être possible.

Et parfois, c’est même exactement là que l’on se trouve : dans un ressenti puissant, dans une exploration qui prend de plus en plus de place, dans une vérité que l’on ne peut plus nier, sans pour autant vouloir, pouvoir ou devoir tout transformer tout de suite.

Il n’existe pas une seule bonne manière de vivre sa féminité. Il y a des débuts, et, il y a des confirmations. Et aussi des chemins plus intérieurs, plus progressifs, plus prudents. Et tout cela a de la valeur.

Si tu ressens le besoin d’explorer ce que tu vis, de débuter en douceur, de confirmer un ressenti ou d’aller plus loin, l’expérience Transbeauté peut être un moyen de t’accomplir.

Un espace pour avancer à ton rythme, avec écoute, sérieux et bienveillance, sans pression inutile, mais sans minimiser non plus ce qui se joue en toi.

A bientôt 

Jennifer

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24 thoughts on “Se sentir être femme sans transition : est-ce possible ?

  • Merci Jennifer pour ton article « Se sentir être femme sans transition : est-ce possible ? ». Je me suis reconnue dans cet écrit et j étais émue d entendre qu il existe une place pour des femmes comme moi.

  • Bonsoir à tous-tes, oui merci Jennifer ! Encore une fois vous avez l’art de décrire ce que l’on vit de manière très douce et bienveillante. Pour ma part le fait de me travestir, de se désir de se sentir femme remonte à mes 11ans, je me suis posé beaucoup de questions adolescent. Et je me suis rendu compte de ces deux facettes de moi, je suis un homme et je suis très bien comme ça, et j’ai un côté féminin très développé et assumé. La sensibilité, la douceur, etc… Des très de caractère que je ne montre pas entre mec, mes avec des femmes. Je n’ai jamais eu de désir de transition, mais je le comprends vraiment et bravo à toutes celles qui le font, car il doit falloir un courage immense pour cela. Je vis très bien avec les deux et je re-dis, depuis que je suis ce blog je l’assume de plus en plus, et ça fait un bien fou ! Donc oui ! Se sentir femme sans transition, c’est possible !

  • CC Jennifer , bel exposé , je confirme tout ce que tu écris , et félicitations pour ces explications

  • Bonjour à toutes et merci Jennifer, c’est tout à fait cela. Quel don de pouvoir rendre ce type de vécu avec autant de nuances et de précision. Après tout, ce n’est pas une situation si courante, elle expose à tant d’incompréhension et de confusions que c’est remarquable de pouvoir trouver les mots justes pour la cerner.

    Les femmes de naissance ne se posent sans doute pas la question du « ressenti », elles ne se « sentent » pas femmes, elles le sont. Pourtant, elle ne peuvent faire autrement que de « se vivre » femmes dans le regard des autres, regard qui les détermine, les construit et les reconnaît dans ce sens. Cela signifie en général qu’elles « rentrent » dans une certaine image de la féminité attendue socialement, un rôle, une apparence, un moule.

    Idem pour un homme biologique. Mais quand celui-ci se métamorphose en femme, que ce soit définitivement ou non, c’est bien qu’il ne se « sent » plus homme, que son vécu masculin se sature, devient pesant, et qu’en lui une partie s’identifie, se vit comme femme, se « ressent » femme, et réclame ce qui va avec : une nouvelle « peau », intime et sociale, qu’elle soit obtenue par des traitements ou de la chirurgie ou bien par des artifices cosmétiques et vestimentaires. De façon à faire coïncider vécu intérieur et image extérieure, publique, de soi.

    Ce qui frappe, c’est ce qui se passe au niveau de la perception. En homme, on se sent exister, mais en femme on se sent « vivante ». Cette sensation-là d’ « être bien » en femme, comme on ne l’est pas en homme, c’est comme une excitation à la fois joyeuse et apaisée. Une complétude. Et, comme le dit Jennifer, c’est « beaucoup plus difficile à expliquer que cela ne l’est à vivre »…

    • « Les femmes de naissance ne se posent sans doute pas la question du « ressenti », elles ne se « sentent » pas femmes, elles le sont.« 
      Non.
      Elles se posent des questions. Mes discussions et des situations vécues dans un cours de danse m’ont montrées que ce n’est pas ainsi que les choses se passent pour nombre d’entres elles. J’en ai été surprise au début.
      L’ une, à environ 50 ans, m’a déclaré: c’est quoi être une femme, c’est quoi l’intérêt ?
      Une autre, moins de 25 ans, m’explique que venir à ce cours de danse très axé sur la féminité c’est essayer de trouver sa féminité.
      Je ne détaille pas les comportements illustratifs de cette problématique que j’ai pu observer.
      De la même façon je ne crois pas une seconde à des traits de caractère qui serait spécifiquement féminin.

      • Bonjour Claude,

        Je me suis expliquée là dessus plus bas. J’ai écrit trop hâtivement, ce qui a pu prêter à confusion. Dans tous les cas, bien évidemment, la femme se construit, elle n’est pas une donnée brute, son devenir ne se résume pas à son anatomie. La fameuse formule de Beauvoir a justement su rappeler cette vérité. Les exemples du cours de danse sont très éloquents là dessus, les femmes biologiques cherchant leur féminité sans savoir vraiment ce que c’est. Ce n’est donc pas ce que j’ai voulu dire du tout.

        Je parlais du fameux « ressenti » féminin qui prête à discussion. J’essaie de comprendre ce que, pour un homme biologique, cela veut dire que de « se sentir femme », quand son identité oscille entre celle qui correspond à son sexe biologique et social et celle qui fait irruption en lui et qui tend vers le féminin, sans que ni son corps ni la société ne soient disposés à en tenir compte. Ce ressenti n’a pas de « chez soi », il est vécu dans un vide, une solitude, et il n’a rien pour le recevoir. Il doit forcer : 1) son corps par le travestissement ou la transition 2) l’environnement social pour une acceptation plutôt difficile à obtenir. C’est en ce sens qu’il se distinguerait du ressenti éprouvé par les femmes biologiques, qui peuvent s’aider (même si ça ne fait pas tout) d’une double inscription : celle du corps et celle de l’environnement social, lesquelles facilitent une certaine catégorisation de soi, que l’on peut homologuer ou non par la suite. Il y a une phrase de Merleau-Ponty (dans sa Phénoménologie de la perception) qui dit très bien cela, je crois : « L’usage qu’un homme (ou une femme, il veut dire avec un grand « H », mais bon c’est quand même toujours problématique, cette prévalence du masculin!) fera de son corps est transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique ». Il y a donc toujours une liberté d’interprétation de ce que notre corps et notre culture font de nous, même si, pour nous, les choses sont rendues plus difficiles, étant donné les deux obstacles énoncés précédemment (le corps anatomique et le corps social).

        D’autre part, concernant « des caractères féminins spécifiques », on peut en effet douter qu’ils soient inscrits dans les gènes; en revanche, je crois qu’il existe des traits de féminité déterminés par la culture et identifiables aisément, ne serait-ce que dans les stéréotypes. On peut en prendre conscience, les assumer ou s’en détacher, mais on ne peut véritablement les nier. Ce sont des assignations qui formatent la condition féminine. Pouvoir s’en émanciper ou non est toute la question… Nous reprenons nous-mêmes, en les savourant à des degrés divers, les codes d’une apparence féminine caractéristique…

        • « Je parlais du fameux « ressenti » féminin qui prête à discussion.« 
          Personnellement je ne sais pas de quoi il s’agit. A mon sens tout cela est très fantasmé. Souvent surjoué et idealisé.
          Je ne pense pas qu’il existe des traits de féminité déterminés. Influencés oui, mais pas plus. Ce sont d’ailleurs plus des comportements que des traits de caractère.

          • D’accord mais alors il n’y a pas davantage de « ressenti masculin »! Dans ce cas, pourquoi passer du masculin au féminin, si ce n’est jamais une question de ressenti? N’est-ce pas au contraire que ce que l’on éprouve, « ressent », perçoit en homme nous correspond moins que ce que l’on éprouve, « ressent », perçoit en femme ? Si ce n’est pas une question de ressenti, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre, en vérité ? Le « ressenti », c’est bien ce qui fait que nous sommes vivant(e)s, que nous expérimentons la réalité et que nous nous expérimentons nous-mêmes en elle… Nous ne sommes pas de purs esprits désincarnés, nous ressentons et nous nous ressentons dans des corps… Et quand notre corps ne nous convient pas, c’est que nous ne nous « sentons » pas bien dedans, qu’il n’est pas en résonance avec la perception que l’on a de soi. Autrement dit, quand le ressenti masculin ne nous correspond pas, on aspire à ce ressenti féminin que le regard des autres peut contribuer à avaliser. C’est du moins comme cela que j’essaie d’interpréter les choses…

            Et qu’il y ait une part de fantasme dans ce ressenti, j’en conviens aisément. J’ajouterais même qu’on peut difficilement y échapper. Le fantasme de la féminité ne me parait d’ailleurs pas tant une « cause » qui expliquerait l’ostentation, le surjeu, qu’un « effet », déterminé plus ou moins consciemment par des facteurs d’origine culturelle et sociale. Il y a quelque chose de suffisamment puissant dans ce fantasme pour le supposer raisonnablement. Nous sommes des êtres « imprégnés », nous véhiculons des représentations intériorisées qui appartiennent pour une large part à notre environnement du moment, ce qui, au passage, peut faire douter de la réalité effective de notre libre arbitre… Telle est en tout cas mon impression…

            Une question, naïve peut-être : ce serait quoi la différence entre des « comportements » et des « traits de caractère » ?

            Et une remarque, pour finir : je ne prétends nullement avoir raison! J’essaie d’expliciter comme je peux certaines intuitions qui naissent de ce dialogue, ce qui n’est pas toujours simple. Il faut dire que Jennifer a vraiment l’art de débusquer des problèmes passionnants! Et nos points de divergence, je les vis, pour ma part, non comme ce qui pourrait clore la discussion, mais comme ce qui force à penser et analyser davantage, et tout cela est bien stimulant 🙂 Surtout quand cela se passe, comme c’est le cas, dans la reprise respectueuse des arguments de chacune. C’est si rare !

        • Le propos n,est pas celui de l’existence du ressenti mais ce qu’il recouvre. Ce ressenti (« je me sens femme ») est essentiellement basé sur une féminité fantasmée, surjouée, parée d’un certain nombre d’attributs, de traits de caractères supposés. Alors qu’en réalité ils n’existent pas plus particulièrement chez la femme que chez l’homme. C’est une féminité idéalisée. C’est ce qui m’a conduite à dire que je ne comprends pas cette expression. Chez les travestis ce n’est pas grave puisqu’il peuvent vivre ponctuellement dans cette image même si elle n’existe pas. Chez les transgenres c’est beaucoup plus dangereux dans la phase d’achèvement médical de la transition. Elles espèrent accéder à quelque chose qui serait « le » féminin. Mais cela n’existe pas tel qu’elles l’ont imaginé. Et c’est la déception. C’est précisément ce dont parle Jennifer Huet que j’ai déjà citée. J’ai pu mesurer les espoirs démesurés que certaines placent dans ce qu’il faut bien appeler un fantasme.
          Ce constat m’a aussi conduite à penser que lors de la transition on se trompe de combat. On court après le cis-passing. Cette réflexion m’est venue, sans concertation, avec une amie pratiquement au même moment. Et puis cela nous passe. Nous sommes ce que nous sommes.

          • Je suis d’accord. Les traits de caractère qu’on prête aux femmes sont largement partagés par les hommes et ne sont nullement à essentialiser. Ce que je tentais de dire, c’est que cette image idéalisée de la femme (à laquelle elle peut participer elle-même) ne vient pas de nulle part, c’est une projection construite par les époques et leur degré de progressisme, d’émancipation, par rapport au désir masculin notamment. Les couvertures de bien des magazines vantent et vendent une image de la « femme bimbo », tout comme le film « Barbie », tout comme la beauté performée de nombre de youtubeuses, tout cela contribue à un conditionnement de la représentation féminine, qui peut difficilement ne pas agir sur la psyché de beaucoup de femmes, qu’elles soient cis ou transgenres. Après, cela suppose sans doute une forme de sagesse d’en prendre conscience et de travail sur soi pour s’en déprendre. Ce qui n’empêche pas un plaisir, autonome je l’espère, de se vouloir belle, sans outrance… « Nous sommes ce que nous sommes » 😉

  • Bonjour Alicia,

    Tout d’abord, merci pour ton partage.

    J’ai été particulièrement touchée par ce passage :
    « En homme, on se sent exister, mais en femme on se sent vivante. »

    C’est exactement cela. Il y a quelque chose de très difficile à expliquer, mais de profondément évident quand on le vit. Cette sensation d’être à la fois plus alignée, plus présente, presque plus « incarnée ». Comme si le féminin venait toucher quelque chose de plus organique, là où le masculin me donne parfois une impression plus mécanique, plus fonctionnelle…

    Je m’interroge en revanche sur cette idée lorsque tu écris que « les femmes ne se sentent pas femmes, elles le sont ».
    Je comprends ce que cela signifie, mais je crois que la réalité est plus nuancée.

    La biologie existe, évidemment, et elle pose un cadre que l’on ne peut pas ignorer. Mais réduire le fait d’« être femme » uniquement à cela me semble incomplet. Simone de Beauvoir l’exprime très bien dans Le Deuxième Sexe avec cette phrase qui m’accompagne souvent : « On ne naît pas femme, on le devient. »

    J’ai envie de reconnaître que la condition féminine ne se limite pas à un donné biologique, mais qu’elle se construit aussi dans le vécu, dans le ressenti, dans la manière d’habiter son corps et d’exister au monde. Et cela ouvre, je trouve, un champ des possibles immense.( j’avoue , j’élargis son propos à mon avantage ..)

    Ce qui me frappe, c’est justement ce basculement dans la perception :
    en homme, j’ai le sentiment d’exister ; en femme, celui d’être vivante.

    Cette différence-là, intime, profonde, ne relève pas seulement de l’apparence ou du rôle. Elle touche à quelque chose de plus essentiel, qui dépasse les mots et les catégories. C’est sans doute pour cela que c’est si difficile à expliquer… mais si évident à vivre.

    Et c’est là que je rejoins, comme toi pleinement ce que Jennifer exprime.

    Merci en tout cas pour ces mots, qui mettent une justesse rare sur des ressentis que l’on porte parfois seules..

  • Bonsoir Sabine,

    Et merci à toi aussi pour ces belles réflexions qui mettent des mots sur toute cette intériorité difficile à saisir…

    Tu as bien sûr parfaitement raison de souligner qu’être et se vivre femme ne se réduit pas à la dimension biologique et j’abonde complètement dans ton sens là-dessus ! Je me suis exprimée trop vite et insuffisamment… Ce que l’on fait de son corps, aussi bien individuellement que socialement, l’arrache au donné biologique et relève en effet d’une construction, d’une interprétation. La culture nous façonne. D’ailleurs, l’affirmation du biologique comme critère indépassable du féminin et du masculin est elle-même une décision culturelle (patriarcale, religieuse, politique) ! Et c’est par rapport à elle et à la norme qu’elle édifie, que nous autres réagissons, réfléchissons, et réinventons nos corps, au gré de nos inspirations et d’une intuition sans doute plus complexe de la réalité, donc plus délicate, voire douloureuse à vivre dans un monde bien rangé.

    Une précision me frappe beaucoup dans ce que tu dis, à savoir que quelque chose de plus « organique » se vivrait en mode féminin, tandis qu’en mode masculin ce serait plus « mécanique », « fonctionnel ». Est-ce lié à la routine, à l’habitude de se vivre au masculin, qui dévaluerait à la longue cet habitacle, au profit du frisson plus intense que nous donnent nos incursions de l’autre côté ? Ou est-ce que dans l’être féminin nous rejoignons notre essence véritable d’être humain ? L’essentiel de nous se trouverait dans l’exceptionnel, tandis que le fonctionnel serait dans l’habituel ?

    C’est vraiment bien de pouvoir partager ainsi, ça fait trouver des idées qu’on n’a pas toutes seules mais qui naissent de l’échange… Encore merci Sabine et Jennifer 🙂

  • Coucou Alicia,

    En réponse à tes questions, je voulais simplement partager une observation qui me traverse souvent, et qui me semble entrer en résonance avec une certaine évolution historique de la condition masculine.
    Je m’explique

    J’ai parfois l’impression que, depuis le siècle des Lumières, une forme d’obscurité s’est en revanche abattue sur l’homme — cette fois ci avec un petit h 😉 . L’homme est devenu progressivement plus utilitaire dans sa manière d’être, de se tenir, de se présenter.

    Si l’on prend l’exemple de la Révolution française, les nobles ont dû abandonner une partie des signes extérieurs de leur rang, notamment vestimentaires, au profit d’habits plus sobres, ne serait-ce que pour ne plus être identifiés comme tels. La menace et la perspective de l’échafaud sont assez convaincantes non ? ! .

    Puis, avec la révolution industrielle, l’uniformisation s’est accentuée : il faut être efficace, productif, adapté à un monde où la machine, le travail et la fonctionnalité imposent leurs codes. Idem pour les guerres. Plus question d’être tiré comme des lapins en bel habit rouge, le kaki camouflage est plus efficace…pas vu pas pris !!!

    C’est là, me semble-t-il, que s’opère ce que l’on a appelé la « grande renonciation masculine » : l’homme abandonne peu à peu les couleurs, les ornements, les raffinements, les talons, les dentelles, les signes visibles de parure, pour se recentrer sur le sobre, l’utile, le « correct ». L’expression n’est pas de moi, je l ai découverte au musée des arts déco lors d’une exposition sur les vêtements. Elle vient de J. C. Flügel, dans The Psychology of Clothes (1930), lorsqu’il évoque le moment où l’homme renonce à sa prétention à être beau pour viser avant tout l’utilité.
    Bien sur cela infuse dans la société et à tous les niveaux. les hommes ont les cheveux courts non pas parce que c ‘est masculin mais parce que c’est « efficace » . J ai les cheveux longs , ça demande un temps fou pour l entretien, et les cheveux au vent quand tu jardines ou dans les bois bin ..ça s emmêle..etc etc .Bref ce n’est pas efficace. Pour se coiffer ça demande de prendre soin de soi..

    Et je me demande parfois si quelque chose de mon ressenti ne vient pas aussi de tout celà.

    Peut-être que ce que je perçois comme plus « mécanique » ou plus « fonctionnel » dans le masculin tient aussi à cette histoire-là : un masculin appauvri, discipliné, rationalisé, qui a peu à peu laissé au féminin la charge de l’ornement, de la sensualité visible, du détail, de la grâce, du décoratif — comme si tout cela lui était devenu interdit, ou suspect. Et c’est la , qu il me semble qu’une déconnection s’établit.

    Je ne dis pas que cela explique tout, bien sûr. Mais je me demande s’il n’y a pas là une piste : celle d’un féminin qui apparaîtrait plus « organique » aussi parce qu’il aurait conservé, ou récupéré, une part de liberté sensible que le masculin moderne a largement sacrifiée.

    Au passage, l’euphorie ressentie que certains expriment parfois dans le blog ici, pourraient être une sorte de réminiscence inconsciente, et l excitation procurée une sorte de réelle joie incontrôlée qui, parfois dans de premiers émois…se dirige alors vers une excitation ..sexuelle car c’est le seul « receptacle mentale disponible immédiatement et qui ne demande pas une introspection trop importante ( c’est le cerveau reptilien qui réagit en clair ). .

    Arghh..je viens de me relire et tu as le droit de me trouver perchée !
    Mais il me semble qu a partir de la on comprend pourquoi le travestissement « dérange » tout comme la transidentité dans une autre mesure.

    Cela n’engage que moi et ce que j’ai pu observer . la diversité des humains est telle que sans doute d’autres explications peuvent exister !

    Au plaisir d’en échanger

  • Coucou Sabine !

    Je ne te trouve pas « perchée » du tout, bien au contraire! Ton éclairage est saisissant de justesse, je n’avais jamais pensé à cette perspective historique qui montre en profondeur l’évolution du masculin, sa « déféminisation » progressive (là c’est moi qui extrapole!), en tout cas, ce renoncement à apparaître de manière un peu « fleurie » dans le monde sensible, au profit d’une austérité au service de l’efficacité. Plus de colifichets, de talons, de perruques, d’étoffes, de maquillage, que du gris, du triste, du fonctionnel. Et il me semble qu’aujourd’hui ce renoncement au goût du beau a gagné un peu tout le monde : les tenues « sportives » se généralisent (jogging, baskets), s’immisçant dans le quotidien, même pour les femmes. On ne « s’habille » plus le dimanche ni nécessairement pour les fêtes, on va au travail comme on va faire ses courses! Quand on voit dans les vieux films les ouvriers en costume-cravate (pourtant pas très affriolant!), cela paraît fou. Là aussi un idéal de rendement et de fonctionnalité. Culte du corps devenu machine performante. On privilégie le confort à l’esthétique. Les si belles « Lumières » auraient éteint l’homme (petit « h ») et un peu la femme aussi dans sa foulée et le monde industriel aurait insidieusement conquis toutes les habitudes, au service d’un capitalisme des apparences ? L’hypothèse est riche en effet. Il est vrai que la recherche du beau et de la parure a quelque chose d’aristocratique, de frivole, d’associé au luxe, ce qui ne convient plus quand on ne veut plus se faire remarquer que pour sa raison, qu’elle soit scientifique ou productiviste. Du coup, ta piste est intéressante : nous aurions en héritage toute cette démission, qui revient à travers notre recherche presque effrénée de féminité et serait comme un « retour du refoulé », et peut-être une reconquête confuse de notre liberté perdue…

    Il y a aussi une autre hypothèse que je formulerais : celle du « mythe d’Aristophane » sur l’androgyne primitif… Au départ, nous étions deux en un, féminin et masculin à la fois, complets et parfaits. Puis la jalousie divine n’a pas supporté et a décidé la scission, ce qui expliquerait l’origine du désir amoureux qui nous ferait sans cesse rechercher l’Autre, hors de nous ou en nous…

    Merci pour cet échange 🙂

    Alicia

    • Alicia,
      Arghh, le mythe d’Aristophane… ça débute par une séparation. Ça commence déjà mal…hi hihi

      Tout d’abord, je suis toujours mal à l’aise avec les croyances. Par définition, quand on nous demande de croire à quelque chose, c’est que l’on ne verra sans doute jamais la fameuse chose. Et c’est bien pratique, au fond, pour apporter une explication à quelque chose que l’on ne peut pas vraiment montrer, mais surtout pour faire passer une idée, donc orienter. Tu vas comprendre…

      Le mythe d’Aristophane permet, ça n’engage que moi, d’expliquer symboliquement certaines choses : l’existence des sexes sûrement, peut-être aussi une manière de distinguer, de séparer. Au passage, et très souvent, quand les humains découpent, ensuite ça range, ça classe, et ensuite ça permet de créer des rôles, et derrière cela, des hiérarchies… et pour moi c’est problématique (tout au bout du raisonnement, on peut aller jusqu’à l’eugénisme… mais ce n’est pas le sujet).

      Au passage, J’avoue qu’au mythe d’Aristophane, je préfère LaoTseu le Yin et le Yang, sans doute parce que cette image me paraît moins brutale et surtout plus rassembleuse.( mais ce n’est pas le sujet mais j’avais envie de le dire)

      Cela dit, et là où éventuellement le mythe d’Aristophane peut m’intéresser, c’est que je ne suis pas du tout intéressée par le fait de “conserver” grand chose d’une part masculine ! (Pas de souci, on peut couper ! Zeus, si tu m’entends…) Je suis plutôt encline à vouloir m’en débarrasser, autant sur le plan physique que sur le plan psychique.

      Ce que j’aimerais défaire, c’est toute la domestication que j’ai pu recevoir, toutes les injonctions masculines que j’ai pu recevoir parce que j’ai été catégorisée dans la boîte “homme, c’est comme ça” : “ne pleure pas”, “sois fort”,  » c’est des trucs de filles , de mauviettes, etc etc etc. Et il y en a sans doute beaucoup d’autres, dont certaines dont je n’ai même pas conscience. Tout cela ne résonne pas trop en moi ; limite, on me parle une autre langue, et je le vois bien dans mes interactions sociales : je ne suis jamais à la bonne place, en plus ! J’ai l impression d’avoir été comme tordue, je souhaite reprendre ma forme initiale tout simplement.. surement même.

      Au fond, il s’agit peut-être simplement de laisser la place à des émotions que j’ai dû, sans même parfois le savoir, réfréner. Des émotions dont l’expression peut me mettre mal à l’aise en société, tout en me procurant intérieurement quelque chose de juste. Le signal faible emis par mon corps , par exemple, n’est plus un signal faible , mais une composante d’un tout plus vaste, plus enveloppant. 5 la c’est le moment où je n assume pas trop encore et je dis que je suis perchée ! ( mais c’est trop agréable !!).

      Au plaisir d’en échanger

      • « suis plutôt encline à vouloir m’en débarrasser, autant sur le plan physique que sur le plan psychique.« 
        C’´est la différence entre le travestissement et la transidentité. Je simplifie néanmoins, j’en suis consciente. Dans le travestissement on surajoute, on empile, on accumule pour … se sentir femme. Dans la transidentité on quitte un rivage pour un autre. On largue les amarres. Bien sûr dans les faits ce n’est pas aussi tranché, aussi binaire. Ni aussi simple.

      • Coucou Sabine !

        Ta prière à Zeus m’a bien fait rire !!!

        Je suis d’accord : la division, la séparation, ça mène à l’étiquetage et c’est pas terrible. Classifier, binariser, hiérarchiser, c’est mortifère au fond… Cette hyper-rationalisation peut conduire loin dans l’inquiétant, le monstrueux. Et l’eugénisme ne me parait pas du tout une dinguerie mais une excroissance, un prolongement de cette tendance.

        Et je te rejoins complètement sur la difficulté de recourir à une croyance. C’est peu fiable et peu solide, comme base argumentative.

        Deux idées cependant me viennent, pour nuancer ces justes critiques :

        1) Le recours au mythe est un appel à la rationalité par une voie oblique, détournée : quand la raison ne parvient pas directement à tout élucider, le mythe est un moyen en images de montrer ce qu’on tente de saisir, un moyen de faire voir. En ce sens, c’est une indication éclairante, une projection de notre imaginaire, destinée à appréhender un phénomène, en l’occurrence ici celui du désir amoureux, de l’Eros. Autrement dit, le mythe peut se révéler au final un bon allié ou appui pour la raison et non son opposé. Pas d’interprétation littérale du mythe donc mais une exploitation analytique de ce qu’il donne à voir ; en ce sens, il peut agir comme un moteur pour la réflexion…

        2) Il m’a semblé que le sens de ce mythe (d’Aristophane) était assez rassembleur (et au fond peut-être pas si éloigné du Yi et du Yang, que tu évoques, et qui, dans le Tao, semblent être des combinaisons incessantes des principes masculin et féminin, mais je me trompe peut-être ?). En effet, la division n’est pas initiale, elle arrive après, quand les dieux ne supportent pas de voir des êtres complets, incarnant une unité qui se suffit à elle-même. Les dieux (la religion) intervient alors pour casser cette belle harmonie, tout binariser, introduire de la scission là où il y avait union. Tout ce dont tu parles, et qui a amené classifications, hiérarchisations, oppositions, conflictualités… Mais c’est à titre de « punition » que tout cela se vit, il y aurait donc dans notre « nature » une nostalgie d’unité perdue, une réminiscence de l’autre en nous, de cette part féminine oubliée qui nous ferait la rechercher éperdument, dans la visée d’un retour à soi… D’où, peut-être, cette plénitude éprouvée dans l’autre genre ? Mais cette fois, c’est toi qui risques de me trouver perchée !!!

        En tout cas, je trouve ces discussions passionnantes. On n’a guère l’occasion de parler de tout cela ordinairement. Merci à Jennifer de rendre cela possible. Vraiment. Ce blog est un trésor 🙂

        • Coucou Alicia,

          en fait, depuis notre échange, je suis allée repiocher du côté de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe — oui oui, sérieuse en vrai.., édition Folio, page 40, s’il vous plaît 😄

          Et ce qu’elle rappelle du mythe platonicien est encore plus subtil — et au fond encore plus étrange — que ce que j’en avais dit d’abord.
          Au commencement, il n’y a pas seulement des hommes et des femmes, mais aussi des androgynes. Mais surtout, chaque individu possède une double face, quatre bras, quatre jambes, deux corps accolés. Rien que ça, déjà, on est quand même dans une petite ménagerie mythologique assez ambitieuse.

          Puis un jour, paf, tout ce petit monde est fendu . Beauvoir cite même l’image : “à la manière dont on fend les œufs”. Charmant. On coupe, et ensuite chaque moitié cherche à rejoindre sa moitié. Là, pardon, mais moi j’ai presque l’image de la poule à qui on a coupé la tête et qui continue de courir — bon, ça, c’est mon ajout “boucherie-charcuterie” maison 😄 ( ce n’est pas dans le livre ..mais ça sera dans le mien ! )

          Là où je rejoins vraiment Beauvoir, c’est quand elle montre qu’au fond cette histoire ne sert pas tant à expliquer la différence des sexes qu’à justifier l’amour. Ou plus exactement une certaine mise en récit de l’amour. Car ensuite, tel que Beauvoir le résume ici, tout cela vient très vite rencontrer une logique de l’amour orienté vers la procréation.

          Donc, au fond, ce mythe ne m’apparaît pas tellement comme une grande illumination sur la nature humaine. Je le trouve plutôt froid et brut : la division est là, donnée, et Platon raconte autour. En l’absence de technologie ou de savoir biologique disponible à l’époque, il propose une histoire pour dire ce qu’il ne pouvait sans doute pas expliquer autrement.

          Et c’est aussi pour cela que je reste méfiante : ce genre de récit peut très vite servir de socle imaginaire à une justification de l’amour orienté vers la procréation. Et ça, l’Église a évidemment su le reprendre, le solidifier, et l’amplifier pendant des siècles.

          Ce qui m’a amusée, au passage, c’est qu’Aristote, lui, semble déjà ouvrir une autre porte. Toujours chez Beauvoir, toujours page 40 ! — oui, j’assume totalement mon côté maniaque de la pagination 😄 (au passage, cette page est un vrai cornerstone, comme on dit dans mon métier) — on trouve cette idée qu’il n’est pas nécessaire que les principes actifs et passifs soient distribués en deux catégories d’individus hétérogènes. Et là, d’un coup, ça devient beaucoup plus intéressant à mes yeux. (Oui oui, c’est subtil, mais là Aristote met quand même un petit coup de canif dans le grand rangement binaire.)

          Bref, plus je relis tout cela, plus je me dis que Platon raconte, mais que Beauvoir démonte très bien la mécanique derrière. Et moi, instinctivement, je reste du côté de ce qui démonte un peu les belles histoires quand elles finissent par enfermer.

          Et au final, plus je creuse, plus le lien avec la différence homme/femme s’éloigne… Ce que mon intuition me disait au départ me paraît finalement assez juste : une histoire qui coupe, ça classe, ça range, et souvent, ça arrange et… détourne.

          Mais ça n’explique pas grand-chose de plus.

          En tout cas, cela n’explique pas pourquoi il existe des travestis, ni pourquoi il existe des personnes transgenres. Cela ne dit rien, ou presque rien, de ces messieurs qui aiment prendre l’apparence des madames, ni de ceux qui veulent être comme les madames jusqu’au plus profond de leurs entrailles — au sens figuré comme au… propre. (Je précise que l’inverse, de madame vers monsieur, est tout aussi valable.)

          Donc oui, ce mythe d Aristophane à ce banquet de Platon ( à chaque fois kj imagine une orgie de victuailles) raconte quelque chose sur l homme et la femme et du désir amoureux, peut-être. Mais il ne me semble pas expliquer la complexité réelle des vécus humains. Et c’est peut-être là, au fond, sa limite.

          Au plaisir

          • Coucou Sabine,

            Ta lecture du mythe est très cohérente… Très convaincante… Étayée… Tu vas aux sources et je ne peux que souscrire à ce que tu dis, déjà sur l’étrangeté du récit rapporté par Platon (cette « petite ménagerie ambitieuse » d’êtres sphériques surdotés en bras et en jambes!), puis sur le côté légèrement « tranchant » de Zeus, à l’image de l’œuf fendu (pas avec un couteau toutefois, mais avec « un cheveu » dit le texte platonicien, ce qui est quand même plus délicat ;), ensuite sur cette récupération de la fable au service d’une justification de la procréation, dans quoi ne pouvait qu’abonder l’Eglise par la suite ; enfin, sur la confrontation avec Aristote, au bénéfice de ce dernier, qui a l’air plus « fluide » sur cette question, en effet…

            Et pourtant… Je ne sais trop pourquoi j’ai envie malgré tout de « sauver » quelque chose de ce mythe, en dépit de toutes les bonnes raisons que tu exposes… À vrai dire, il y a des éléments qui me perturbent dans toute cette fiction et que je n’arrive pas à épuiser…

            D’abord cette scission, présentée par Beauvoir comme « donnée » originaire ou fait de nature… J’ai envie de penser toutefois que notre essence (je préfère ce mot à « nature », qui nous fige en des traits définitifs) ne s’inscrit pas à ce moment-là de la division, mais AVANT, que nous sommes DEVENUS deux genres opposés mais qu’au départ nous sommes un seul tout, ce que Platon, dans le « Banquet », appelle notre « antique nature », plus authentique semble-t-il.

            Autrement dit, à la base, nous ne sommes pas faits, et l’amour n’est pas fait, pour permettre que l’on se reproduise. C’est parce que l’on a voulu combattre les dieux (s’en défaire) que ceux-ci ont jeté sur nous cette malédiction réductrice, ont procédé à cette mutilation. Si nous étions ce que nous devions être, nous ne le sommes plus, les dieux (et peut-être certains hommes qui ont prétendu s’en faire la voix!) se sont bien vengés, nous condamnant à nous diviser pour mieux régner. En d’autres termes, le désir, qui nous fait aller les uns vers les autres aux fins de perpétuer l’espèce, ou qui, dans notre cas à nous, transidentitaires, nous fait regretter la part féminine perdue jusqu’à la faire renaître par tous les artifices possibles, le désir qui est manque, n’existait pas au départ tel que nous le connaissons, puisque les androgynes étaient comblés, parfaits, autosuffisants. N’est-ce pas un peu ce que l’on éprouve, cette plénitude inexplicable qui nous gagne quand nous franchissons la barrière des genres, cette plateforme de bonheur à laquelle on accède quand nous renouons avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec notre être au complet, quand la part masculine cède la place à la part féminine, quand nous nous travestissons ?

            Alors? Perchée ? Pas perchée ? Peut-être que je suis un peu « partie », là, j’avoue 😉

            Mais ce qui me gêne, c’est que Platon, et là je te rejoins, tout en ayant cette intuition, la relativise d’emblée. Car ce récit mythique, ce n’est pas un philosophe, mais un poète burlesque qui le fait, en l’occurrence Aristophane. Pour montrer sans doute que cette description un peu comique des androgynes primitifs, avec leurs quatre pattes et leurs quatre mains, était peut-être de l’ordre du concevable, de l’idéal mais pas du représentable, ou du réalisable dans le monde concret : il n’y a que des images imparfaites pour se figurer la perfection…. Sauf à tenter de faire coïncider les deux par l’effort sans relâche de l’éducation… Ce qui est une autre question…

            Merci de m’avoir donné l’occasion de replonger de plus près dans les auteurs et autrices ! C’est tellement nourrissant 🙂

  • D’autre part, de façon une peu provocatrice, je dirais que je ne me sens pas femme. Je suis. Non pas femme mais moi d’abord même si cela s’exprime dans un genre féminin.
    Cette expression « se sentir femme » m’a toujours laissée dubitative.

    • C’est parfaitement dit et c’est là toute la complication que j’essayais d’éclairer tant bien que mal. Comment rester dubitative devant l’expression « se sentir femme » et dans le même temps reconnaître « que l’on se sent soi d’abord… même si cela s’exprime dans un genre féminin »? Qu’est-ce donc qu’être soi tant que ce soi ne trouve pas à être exprimé ? N’est-ce pas une pure abstraction ?

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